Le clocher

extraits de Du côté de chez Swann, Folio classique pages 124 à 128. 

« Souvent, sur la place, 
quand nous rentrions, 
ma grand-mère me faisait arrêter  
pour le regarder [...]

Je crois surtout que, confusément,
ma grand-mère trouvait au clocher de   Combray ce qui pour elle
avait le plus de prix au monde,
l'air naturel et distingué. 

 

 

Ignorante en architecture, elle disait :
"  Mes enfants, moquez- vous de moi
si vous voulez,
il n'est pas beau dans les règles,
mais sa vieille figure bizarre me plaît.
Je suis sûre que s'il jouait du piano,
il ne jouerait pas sec. "

« C'était le clocher de Saint-Hilaire 
qui donnait à toutes les occupations, 
à toutes les heures, 
à tous les points de vue de la ville, 
leur figure, leur couronnement, 
leur consécration.
De ma chambre, je ne pouvais  
apercevoir que sa base
qui avait été recouverte d'ardoises [...]
je me disais :
" Mon Dieu ! neuf heures !  " 

 

 

[...] on avait devant soi le clocher qui,
doré et cuit à point
comme une plus grande brioche bénie,
avec des écailles et des égouttements gommeux de soleil,
piquait sa pointe aiguë dans le ciel bleu. »

[...] « Même dans les courses
qu'on avait à faire derrière l'église,
là où on ne la voyait pas,
tout semblait ordonné
par rapport au clocher
surgi ici ou là entre les maisons,
plus émouvant encore
quand il apparaissait ainsi
sans l'église [...]

 

 

Qu'on le vît à cinq heures,
quand on allait chercher
les lettres à la poste,
à quelques maisons de soi,
à gauche,
surélevant brusquement
d'une cime isolée la ligne de faîte des toits ;

que si au contraire,
on voulait entrer demander
des nouvelles de Mme Sazerat,
on suivît des yeux cette ligne
redevenue basse après la descente 
de son autre versant
en sachant qu'il faudrait tourner
à la deuxième rue après le clocher ;

 

 

soit qu'encore, 
poussant plus loin,
si on allait à la gare,
on le vît obliquement,
montrant de profil des arêtes
et des surfaces nouvelles...

ou que, des bords de la Vivonne,
l'abside musculeusement ramassée
et remontée par la perspective
semblât jaillir de l'effort
que le clocher faisait
pour lancer sa flèche au cœur du ciel :
c'était toujours à lui
qu'il fallait revenir,
toujours lui qui dominait tout,
sommant les maisons d'un pinacle inattendu...

 

 

Et aujourd'hui encore si,
dans une grande ville de province ou dans un quartier de Paris que je connais mal,
un passant qui m'a " mis dans mon chemin "
me montre au loin,
comme un point de repère, tel beffroi d'hôpital, tel clocher de couvent...
le passant, s'il se retourne
pour s'assurer que je ne m'égare pas,
peut à son étonnement,
m'apercevoir qui, [...] reste là [...]

 et plus anxieusement que tout à l'heure  quand je lui demandais de me  renseigner,
 je cherche encore mon chemin, 
 je tourne une rue... mais...
 c'est dans  mon cœur... »

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