Proust humoriste

 
 

 

Les copiateurs

Le Temps Retrouvé Pléiade page 611

 

« Françoise […] à force de vivre ma vie,
s’était fait du travail littéraire
une sorte de compréhension intuitive,
plus juste que celle de bien des gens intelligents,
à plus forte raison que celle des gens bêtes.
[… Elle] devinait mon bonheur
et respectait mon travail.
Elle se fâchait seulement que je racontasse
d’avance mon article à Bloch,
craignant qu’il me devançât,
et disant : " Tous ces gens-là,
vous n’avez pas assez pas assez de méfiance,
c’est des copiateurs. 
 "



 
 

« Et Bloch se donnait en effet un alibi rétrospectif
en me disant, chaque fois que je lui avais esquissé
quelque chose qu’il trouvait bien :
" Tiens, c’est curieux,
j’ai fait quelque chose de presque pareil,
il faudra que je te lise cela. "
(Il n’aurait pas pu me le lire encore,
mais allait l’écrire le soir même.)
 "

 

 

Les livres du notaire

Contre Sainte-Beuve Pléiade page 171, Sur la lecture  Librio page 24

 

«  On aurait tant voulu
que le livre continuât […]
mais nous comprenions maintenant
que son lot ici-bas[…] 
n’était nullement,
comme nous l’avions cru,
de contenir l’univers et la destinée,
mais d’occuper une place fort étroite
dans la bibliothèque du notaire,
entre les fastes sans prestige
du 
Journal de Modes illustré
et de La Géographie d’Eure-et-Loir.
 »



 

 

 

 

Du snobisme...

Du Côté de chez Swann Pléiade pages 126-127, Folio page 204

 

«  Ce que je comprenais
c’est que Legrandin n’était pas
tout à fait véridique
quand il disait n’aimer que les églises,
le clair de lune et la jeunesse ;
il aimait beaucoup les gens des châteaux
et se trouvait pris devant eux
d’une si grande peur de leur déplaire
qu’il n’osait pas leur laisser voir
qu’il avait pour amis des bourgeois,
des fils de notaires ou d’agents de change, préférant, si la vérité devait se découvrir,
que ce fût en son absence, loin de lui
et " par défaut " ; il était snob.
 »

 

Du Côté de chez Swann Pléiade pages 123-124, Folio pages 200-201

«  La figure de Legrandin exprimait
une animation, un zèle extraordinaires ;
il fit un profond salut
avec un renversement secondaire
en arrière […]
Ce redressement rapide fit refluer
en une sorte d’onde fougueuse et musclée
la croupe de Legrandin
que je ne supposais pas si charnue […]
Et une lavallière à pois qu’agitait le vent de la Place continuait à flotter
sur Legrandin comme l’étendard
de son fier isolement
et de sa noble indépendance.
 »


 

 

 


... et de la muflerie

Du Côté de chez Swann Pléiade page 375, Folio page 517

«  Et avec cette muflerie intermittente
qui reparaissait chez lui
dès qu’il n’était plus malheureux
et que baissait du même coup
le niveau de sa moralité,
il s’écria en lui-même :
" Dire que j’ai gâché des années de ma vie,
que j’ai voulu mourir,
que j’ai eu mon plus grand amour,
pour une femme qui ne me plaisait pas,
qui n’était pas mon genre !
 "

 

 

Le chien qu'on ne connaissait pas...

Du côté de chez Swann
pages 116-117

« On connaissait tellement bien tout le monde,
 à Combray, bêtes et gens,
que si ma tante avait vu par hasard
passer un chien " qu’elle ne connaissait point ",
elle ne cessait d’y penser
et de consacrer à ce fait incompréhensible
ses talents d’induction et ses heures de liberté.


" Ce sera le chien de Mme Sazerat ",
 disait Françoise […]
" Comme si je ne connaissais pas le chien
de Mme Sazerat ! "  
répondait ma tante […] 

" Ah ! ce sera le nouveau chien
que M. Galopin a rapporté de Lisieux.

- Ah ! à moins de ça. "

 

 

 

Eulalie

Du côté de chez Swann, page 180 


" Est-ce qu’Eulalie est déjà partie ?
Croyez-vous que j’ai oublié de lui demander
si Mme Goupil était arrivée à la messe
avant l’élévation ! Courez vite après elle ! ".

Mais Françoise revenait
n’ayant pu rattraper Eulalie.

" C’est contrariant,
disait ma tante en hochant la tête.
La seule chose importante
que j’avais à lui demander ! "


 
 

 

La poule

Du côté de chez Swann, page 27


« Je ne repensai jamais à cette page,
mais à ce moment-là, quand, au coin du siège
où le cocher du docteur
plaçait habituellement dans un panier
les volailles achetées
au marché de Martinville,
 j’eus fini de l’écrire,
je me trouvais si heureux,
je sentais qu’elle m’avait si parfaitement débarrassé de ces clochers
et de ce qu’ils cachaient derrière eux,
que, comme si j’avais été moi-même une poule
et si je venais de pondre un œuf,
je me mis à chanter à tue-tête. »

 

 

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Les livres du notaire

Contre Sainte-Beuve Pléiade page 171, Sur la lecture  Librio page 24

 

«  On aurait tant voulu
que le livre continuât […]
mais nous comprenions maintenant
que son lot ici-bas[…] 
n’était nullement,
comme nous l’avions cru,
de contenir l’univers et la destinée,
mais d’occuper une place fort étroite
dans la bibliothèque du notaire,
entre les fastes sans prestige
du 
Journal de Modes illustré
et de La Géographie d’Eure-et-Loir.
 »